Instrument ne produisant aucun son, destiné à l’exercice sans déranger l’entourage.
Aujourd’hui remisé dans l’armoire aux souvenirs, le clavier muet tint en son temps une place non négligeable dans le cœur et la panoplie de tout pianiste qui se respecte. Accessoire le plus souvent transportable, il permettait de s’exercer dans tout lieu n’autorisant pas l’installation d’un vrai piano, tout lieu réclamant le silence.

La fabrication d’un tel « practice », comme disent nos voisins grands bretons, n’est pas la mer à boire, ce n’est ni plus ni moins que la mise en boîte de tout ou partie d’un clavier, chaque touche gardant sa mobilité et revenant en place grâce à l’addition d’un ressort. Mais certains, comme le Diller Practice keyboard de Limoux, ou ceux de cette salle de classe, ne sont pas mobiles. Il s’agit de simples planches de bois taillées et peintes.J’en ai vus de plus ou moins importants, d’une octave seulement à 88 notes, des fabrications parfois très artisanales, d’autres de séries, plus élaborées, avec un mécanisme pour modifier la dureté du toucher.

L’une des évocations les plus anciennes (et aussi les plus connues) est celle du jeune Mozart, alors âgé de seulement six ans. Son père, conscient de ses talents et souhaitant les exploiter organisait des concerts et des tournées en Autriche mais aussi à l’étranger. Imaginez ces longs voyages en diligence, sur des routes peu carrossables. Wolfgang-Amadeus travaillait ainsi son instrument sans cordes ni caisse de résonance, juste posé sur ses genoux. Cela ne le dérangeait pas car, apparemment, il entendait les sons dans sa tête.
« … car il entendait les sons dans sa tête ! » On peut interpréter le sens de cette phrase en
lisant ceci : réunis en congrès à Berlin en 2007, d’éminents neurologues allemands ont souligné l’étonnante capacité d’adaptation du cerveau humain en prenant pour exemple l’apprentissage de la musique. Dès le début, des connections nerveuses s’établissent entre les régions cérébrales de l’ouïe et celles de la perception sensorielle du geste et du mouvement. Chaque sens s’active et se développe très rapidement. Les vingt premières minutes d’exercices suffisent à induire des ramifications entre les différentes régions de son cerveau, même pour un pianiste adulte débutant. Et cette capacité n’est pas cantonnée à une période donnée de notre existence, c’est un acquis préservé tout au long de notre vie ! Ces neurologues ont observé qu’écouter simplement de la musique stimule les régions du cerveau qui commandent la main et, qu’à l’inverse, ce sera la région de l’ouïe qui sera activée par le fait de jouer sur un clavier muet.

Pourtant, d’autres voix, certainement moins médicales, se sont rapidement élevées contre ce procédé : « Il n’est d’aucune utilité pédagogique, puisqu’il néglige l’éducation de l’oreille et celle de la sensibilité tactile ! ». Artistes et enseignants étaient partagés. De l’aide scientifique la plus parfaite jamais conçue à la pratique qui va contre la créativité, de la notion de travail à celle de punition, de répétitivité à clé de la réussite, le clavier muet a fait couler autant d’encre que de larmes. Mais au final, performance, économie de temps et d’argent, motivation, succès… seront les mots clés des publicitaires pour vanter les mérites d’idées à la fois
traditionnelles, actuelles et progressistes. Un discours souvent relayé par de nombreuses personnalités musicales, bref, largement de quoi étouffer dans l’œuf le fameux cri de Schumann : « Un muet ne peut nous apprendre à parler ! ».

On ne sait qui a réellement construit le premier. Par contre, on peut situer la période de plus forte activité entre 1850 et la deuxième guerre mondiale, avec un pic entre 1890 et 1910, quand les classes moyennes s’équipèrent en masse, mélant quelque part dans leurs rêves à bon marché, l’avenir du petit dernier à l’essor industriel du moment. Et puis, l’évolution des moyens de transports ferroviaires et maritimes avec la mode des loisirs et des voyages qui en découla permit au clavier muet d’élargir un peu son auréole. On ne parlera quand même pas de révolution culturelle, tout juste dira-t-on que c’était dans l’air du temps.

Blanchet fils, XIXe, 3 octaves, acajou.

Je passe rapidement sur d’autres systèmes qu’on appela souvent à tort clavier muet : tout d’abord, ceux qui s’apparentent à des engins de torture, tels les déliateurs, écarteurs de doigts, etc… (comme en 1855 le Clavi-grade d’un certain Lahausse, où cinq touches se raidissent en vissant plus ou moins un ressort à boudin, et un an plus tard, celui de Philcox qui inventa son clavier de poche, défini comme une sorte de clavier muet portatif, pour développer l’agilité des doigts), et enfin sur les pianos pneumatiques, le clavier devenant muet parce que annihilé, voire bloqué, pendant que le piano joue tout seul (le Pédalophone de Lacape   Paris en 1880, etc.).
Quant au « clavier muet » d’Eugène Vanet en 1882, c’était un système de sourdine divisée qui assourdissait à volonté l’instrument jusqu’à le rendre muet (mention honorable à l’exposition de 1889).

Revenons à nos moutons pour évoquer le fameux Mobilgrave plus connu chez nous sous le nom de Samud (A-t-il été créé par un certain Dumas, qui aurait inversé les lettres de son nom ? Je prendrais le pari…). Son clavier (ivoire ou galalithe/ébène) coulisse dans une boîte en chêne ciré pour modifier à volonté la dureté du toucher. Il était décliné en plusieurs versions, de 2 à 7 octaves pour un poids de 5,250 à 20 kg. Pleyel le proposait vers les années 20 dans son catalogue d’accessoires. On trouve de temps en temps d’autres productions françaises (j’ai vu récemment un Pierre Caspers 4 octaves des années 1900 et un sympathique Labrousse plus récent, de deux octaves, à durcisseur progressif).

L’engouement fut peut-être plus important aux États-Unis. C’est là-bas, en tout cas, qu’on trouve les claviers muets les plus élaborés. La maison la plus connue est celle d’A. K. Virgil. Son premier brevet (sept autres suivront) date de 1883, mais c’est à partir de 1892, qu’il pensa sérieusement à la fabrication à grande échelle (sa grande période durera une bonne quinzaine d’années, jusque vers 1910). Le Virgil bénéficiera d’incessantes améliorations, des écoles seront créées, des méthodes d’exercices techniques éditées.


Virgil, New-York, n° 7629. Acajou massif, monté sur pieds relevables pour le transport, avec durcisseur gradué. Il se trouvait dans les coulisses d’un théâtre aux États Unis.



Pour conclure, rappelons que le clavier muet fut aussi synonyme de réconfort et d’espoir, quand il devint malgré lui le témoin et le confident de personnes privées de liberté, aux heures les plus sombres de leur existence. On pense bien sûr au pianiste Miguel-Angel Estrella dans sa geôle uruguayenne entre 1977 et 1980, et aussi à la destiné peu commune de Véronique (Véra) Lautard-Chevtchenko qui, au goulag (années 1940-50), joua Bach, Beethoven et Debussy malgré ses mains déformées par le travail sur un clavier muet qu’elle avait taillé dans le bois de sa couchette. Une parenthèse stalinienne de treize ans dans sa vie de concertiste.
JJ Trinques